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      DIALOGUE ? AVEC QUELLE TURQUIE ?

DIALOGUE ? AVEC QUELLE TURQUIE ?   10/02/2007

DIALOGUE ?  AVEC QUELLE TURQUIE ?

Réponse à Esther Benbassa 

A la rédaction de Libération

L’article de Madame Esther Benbassa paru sous la rubrique « Rebonds » de votre journal daté du 25/01/2007 comporte des erreurs et des amalgames et nous inspire cette réponse :

Madame Benbassa, vous écrivez : « Le nationalisme turc n’est pas encore à même d’accepter cette réalité (le génocide), mais cela ne signifie pas que la Turquie ne puisse le faire prochainement. »

D’abord nous devons constater dans l’histoire qu’aucun pays génocidaire n’a reconnu son crime sans intervention ou pression extérieure. Sans Nuremberg l’Allemagne aurait-elle reconnu la Shoah et indemnisé les victimes ? Il serait intéressant de connaître les raisons qui vous poussent à croire que la Turquie, qui nie le génocide depuis 92 ans, puisse le reconnaître d’elle-même, « prochainement ». Enfin vous écrivez : « si du moins l’Europe ne s’ingéniait pas, en repoussant régulièrement son entrée dans l’Union, à renforcer l’aile nationaliste qui y est opposé. » Comme si c’était l’Europe qui renforçait le nationalisme turc qui est, en réalité, enraciné dans la philosophie kémaliste, « la grande nation turque, une et indivisible », sur laquelle est fondée la République turque.

Concernant la loi sanctionnant le négationnisme du génocide arménien, votée le 12 octobre dernier vous écrivez plusieurs contrevérités. Vous parlez de 129 députés « une petite minorité » qui ont voté la loi par « 106 voix contre 19 ». Généralement le nombre de députés présent dans l’hémicycle ne dépasse guerre la trentaine un jeudi. Donc ce jour-là il y avait plus de quatre fois de députés présents qu’à l’accoutumé. Ensuite 82% des présents ont voté la loi avec une écrasante majorité. Enfin, la déformation et l’amalgame quand vous écrivez : «  Qui peut ignorer que ce vote visait à flatter un demi-million d’électeurs français d’origine arménienne, tout en dressant encore un obstacle, judiciaire cette fois, sur la voie de l’entrée de la Turquie, pays musulman, dans l’UE ?» Commençons par la fin ; pourquoi ajouter « pays musulman », critère qui n’a rien à voir avec la loi sanctionnant le négationnisme ? La Turquie ne nie pas le génocide parce qu’elle est musulmane mais parce qu’elle est nationaliste pour ne pas dire ultranationaliste. Les nombreux articles des journalistes turcs, parus depuis l’assassinat de Hrant Dink, traitent ce côté nationaliste qui marginalise même certains intellectuels turcs qui osent élever la voix. Plusieurs personnalités, comme B. H. Levy, Serge Klarsfeld, ont expliqué la nécessité de cette loi deux jours avant l’assassinat de Dink, à la Mutualité, lors du meeting républicain organisé par le CCAF 1. Certains articles, notamment de Sévane Garibian, parus dans Libération expriment aussi cette nécessité. Enfin vous accusez la représentation nationale de clientélisme. Non, madame, ces députés ont compris que face à un négationnisme d’état, qui essaie d’exporter ses activités néfastes sur le sol européen (car il s’agit bien de cela), la réponse ne pourrait être que législative, pour assurer la paix publique.

Plus loin vous écrivez, « Une fois de plus la France s’est montrée insensible aux réalités du Moyen-Orient. Elle a oublié qu’elle mettait en danger les Arméniens de Turquie en agissant ainsi. » Mais de quelle réalité parle-t-on ? La Turquie n’a pas attendu « les agissements de la France » comme vous dites pour maltraiter ses minorités, arménienne, mais aussi grecque et juive. Ignorez-vous les événements de Thrace en 1934 2, un pogrom innommable d’une dizaine de jour, qui a forcé plus de 8000 juifs à fuir soit vers la Bulgarie soit vers Istanbul an laissant ou bradant leurs biens. Ignorez-vous madame l’impôt sur la fortune inique de 1942 3 (Varlik Vergisi) visant encore les minorités juives, arméniennes et grecques dont une grande partie n’ayant pu le payer ont été déporté au camp de travail forcé d’Askale, où beaucoup sont morts ? Ignorez-vous qu’en septembre 1955, les Grecs mais aussi les Arméniens et les Juifs d’Istanbul ont vécu une « nuit de cristal »4, faisant des morts et des centaines de blessés. Est-ce la France qui a mit en danger ces minorités en Turquie ? Ou est-ce la responsabilité de la Turquie qui n’a jamais vraiment appliqué les articles concernant les droits des minorités inclus dans le Traité de Lausanne de 1923 ?

Vous écrivez enfin que la France aurait dû « intensifier ses pourparlers avec la Turquie pour son entrée dans l’UE » pour « hâter la démocratisation en marche dans ce pays. » Encore une fois vous montrez du doigt la France, à tort. Intensifier ses pourparlers pour quoi dire ? Pourquoi faire ? Par exemple pour inciter la Turquie à se retirer de l’île de Chypre selon la résolution votée par le parlement de Strasbourg en juin 1987 ? Ou au moins à reconnaître Chypre, membre de l’UE, dont la Turquie ne veut pas entendre parler ? Par exemple inciter la Turquie à ne pas indiquer l’appartenance ethnique de ses citoyens sur les cartes d’identités ? Pour dialoguer, il faut être deux. Quant à la démocratie de façade en place en Turquie, elle est bridée par l’Armée qui se considère au-dessus de tout, y compris les lois. Que voulez-vous que la France fasse ? Que peut-on faire face à un pays épaulé politiquement et militairement par les Etats-Unis ?

Peut-on imposer la démocratie à un pays ? Peut-on exporter notre démocratie européenne? L’exemple de l’Irak nous démontre malheureusement les limites de cette démarche.

Varoujan Sirapian
Président-fondateur de l’Institut Tchobanian

 

 


1 Conseil de Coordination des organisations Arméniennes de France
2 Livre Blanc,  Europe-Turquie : un enjeu décisif, livre collectif de l’Institut Tchobanian, Sigest, 2004
3 ibid
4 la revue Europe&Orient n°2 « CHAOS », Sigest 2006


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