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      Le résultat du "NON"

Le résultat du "NON"   13/05/2005

 

Le résultat du "NON"

 Par Ian Davidson*

            

            Tony Blair s'est remarquablement arrogé une troisième victoire successive aux élections britanniques. Cependant, sa majorité au Parlement a été grandement érodée et sa réputation personnelle endommagée : sa position politique est donc sérieusement affaiblie. Il est donc mal placé pour gérer les défis à venir, notamment le plus intraitable : la nouvelle Constitution de l'Union européenne.
            La Constitution, adoptée par les 25 États membres l'an dernier, n'est pas, en elle-même, un gros problème. Elle introduit certaines améliorations importantes pour le vote majoritaire du Conseil des ministres. Et donne des pouvoirs supplémentaires au Parlement européen. Elle comprend une charte des droits fondamentaux. Elle permettra peut-être d'harmoniser les politiques étrangères des États membres. Mais ce n'est pas un document révolutionnaire en soi.
            Selon les pratiques constitutionnelles traditionnelles britanniques, le gouvernement devrait ratifier cette Constitution via un vote au Parlement et jusqu'aux élections générales récentes, la forte majorité du gouvernement aurait plus que suffi. Cependant, M. Blair, en proie à la controverse de la guerre d'Irak, impopulaire et éventuellement illégale, a cru pouvoir éviter ces soucis parlementaires à Westminster en repoussant la ratification à 2006 (une date suffisamment éloignée dans le futur) et en proposant qu'elle se fasse par référendum.
            Malheureusement, au point où en sont les choses, M. Blair ne pourra pas gagner ce référendum : tous les sondages d'opinion indiquent une forte et solide majorité contre la Constitution européenne.
            Le gouvernement Blair peut cependant espérer être sauvé par des événements extérieurs. La France tiendra son référendum sur la Constitution à la fin de ce mois-ci et un « non » français permettrait, selon les Britanniques, de faire disparaître leur problème. Il est généralement accepté qu'en cas de refus français de la Constitution, cette Constitution deviendrait lettre morte et il ne serait alors plus nécessaire d'organiser un référendum britannique.
            Si c'est ce que croit M. Blair, il se trompe. De plus, c'est le genre d'erreurs que les Britanniques ont entretenues avec l'Europe ces cinquante dernières années.
            Certains sondages d'opinion français récents montrent maintenant que la majorité se prononcerait en faveur de la Constitution. Même si les Français votent non, le problème britannique n'en sera pas résolu pour autant : au contraire, cela précipitera une crise politique majeure, en France et en Europe, sur l'avenir de l'Union européenne, le type même de crise auquel les Britanniques essaient d'échapper depuis cinquante ans. Car si la Constitution est effectivement lettre morte, que se passera-t-il ?
            Aucun des membres dirigeants de l'Union ne sera intéressé dans la position britannique sur cette question. Quand Tony Blair est arrivé au pouvoir en 1997, il fut largement accueilli à travers toute l'Europe comme le plus proeuropéen de tous les Premiers ministres britanniques depuis Edward Heath, il y a vingt-cinq ans. Il parle français et semblait à l'aise avec les voisins de la Grande-Bretagne de l'autre côté de la Manche et, surtout, il semblait s'accorder sur l'intégration européenne. Huit ans plus tard, l'Europe sait de quoi il en retourne.
            Il est maintenant évident pour tout le monde que M. Blair est fondamentalement opposé à l'idée d'une Europe plus intégrée qu'elle ne l'est actuellement sur le plan politique. Non seulement a-t-il maintenu la Grande-Bretagne hors de la monnaie unique européenne ces quatre dernières années, mais il a également affirmé clairement lors de sa campagne électorale qu'il ne prévoit pas de faire entrer le Royaume-Uni dans la zone euro dans les cinq années à venir.
            M. Blair caresse l'idée de temps à autre d'une coopération européenne plus poussée en matière de politique étrangère et de défense. Mais les trois années qui viennent de s'écouler ont prouvé en fait qu'il préfère se soumettre aux politiques guerrières de M. Bush plutôt qu'à un sens communautaire au sein de l'Europe. En fait, M. Blair est tout aussi opposé au projet européen que l'étaient tous ses prédécesseurs.
            Une des différences fondamentales entre la France et la Grande-Bretagne tient au fait que l'élite politique française majoritaire a toujours été largement proeuropéenne. Si l'électorat français vote non, ce sera bien moins le cas d'un vote anti-Constitution que d'un vote de protestation contre le président Jacques Chirac ou l'expression d'une certaine angoisse vis-à-vis des implications de l'élargissement de l'Union européenne vers l'Europe centrale.
            Par contre, M. Blair ne peut pas remporter le référendum sur la Constitution, non seulement parce que quasiment toute la presse populaire s'y oppose, mais aussi parce qu'il n'a jamais rien eu de positif à déclarer sur l'intégration européenne, tout comme les principaux dirigeants politiques britanniques.
            La crise sur l'avenir de l'Union que déclencherait un non français pourrait durer. Mais si les Britanniques imaginent que la Constitution disparaîtra simplement, mettant ainsi un point final à cette histoire, ils se trompent. Ils se trouveront bien au contraire embarqués, comme le reste de l'Europe, dans un débat de fond sur les objectifs de l'Union. Ils seront alors obligés de faire des choix publics et explicites sur le type d'Europe qu'ils veulent construire, et cela les mettra en porte-à-faux avec leurs voisins.
            Finalement, les Français et les autres États membres importants seront plutôt portés à explorer d'autres voies vers une Europe politiquement plus intégrée. Le mécanisme institutionnel le plus plausible pour cette alternative passe par le regroupement des États membres qui veulent appartenir à une Europe plus unie grâce à leur entrée dans la zone euro ou leur candidature à l'entrée dans la zone euro. Si la Constitution est rejetée, les Britanniques, ayant choisi de rester à l'extérieur de ce regroupement, pourraient découvrir qu'ils se sont acculés dans un coin encore plus isolé de l'Europe.

            * Ian Davidson est conseiller et éditorialiste pour le European Policy Center de Bruxelles. Ancien éditorialiste du Financial Times, son ouvrage le plus récent s'intitule Voltaire in Exile (Voltaire en exil).

            

© Project Syndicate 2005. Traduit de l'anglais par Catherine Merlen.


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