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      La Turquie a-t-elle intérêt à entrer en Europe ?

La Turquie a-t-elle intérêt à entrer en Europe ?   1/07/2004

La Turquie a-t-elle intérêt à entrer en Europe ?

par Roger AKL, de l'Institut Tchobanian

Tous les jours les Européens sont bombardés d'articles montrant que l'entrée de la Turquie serait bonne ou mauvaise pour l'Europe. Personne ne cherche à se demander si elle est bonne pour la Turquie.
Dernièrement, le 8 juin 04, le journal Libération nous offre une première : Un journaliste arménien écrit que l'entrée de la Turquie serait une chance pour l'Europe.

Bien que son article soit un peu confus, je vais essayer d'en tirer les idées maîtresses avant d'y répondre.

I - Les idées maîtresses de l'article de Monsieur Kehayan :

1.Ce n'est pas une mince affaire d'arriver à une adhésion sincère turque, car cela implique que le conseil de sécurité militaire abandonne son pouvoir absolu, que les prisons soient humanisées, tout en maintenant la laïcité kémaliste et en se gardant contre les coups d'état et la création de sanctuaires terroristes.

2.Seule la démocratisation peut forcer les autorités turques à reconnaître leur histoire barbare dont les massacres des Grecs et des Kurdes, et le génocide des Arméniens.

3.L'Arménie aurait tout à gagner car elle se trouverait alors aux frontières de l'Europe et la Turquie lui rendrait sa capitale historique d'Ani, où mille églises se dressaient au dixième siècle, et trouverait un statut inédit à la montagne d'Ararat.

4.Toutes ces concessions sont possibles puisque des hommes d'Etat comme de Gaulle Adenauer, Willy Brandt les ont faites.

5.Une Turquie démocratique, contrairement à la politique américaine de la canonnière, aurait un grand pouvoir de contagion sur ses voisins immédiats.

6.Sinon, la Turquie serait tentée de fédérer les républiques turcophones dans un axe Ankara, Bakou, Téhéran, capable de bipolariser le monde.

7.Les hommes politiques français n'osent pas dire que le mot musulman est un repoussoir, alors que l'islam est la seconde religion de France.

8.La Turquie est la chance d'une Europe vieillissante sur le plan des idées et de la démographie.

En conclusion, notre journaliste jette un coup de griffe à la religion chrétienne et catholique (l'opus Dei " intolérant ") et à l'Arménie que la Turquie va charitablement débarrasser de " ses mafias et de sa mendicité ".

" En somme, écrit-il, il serait temps de rêver à une Europe de toutes les utopies et de toutes les libertés ".

II - Commentaires.

On voit déjà combien cet article est confus et illogique. Il commence par montrer combien la Turquie est loin de l'idéal européen, combien son histoire a été sanguinaire, il poursuit par des souhaits qu'il qualifie lui-même d'utopiques. Il continue par des menaces et des chantages non crédibles, comme l'axe Ankara, Bakou, Téhéran, alors que tout le monde connaît l'inimitié (c'est peu dire) entre Ankara et Téhéran, ainsi que l'axe déjà existant entre Moscou, Erevan et Téhéran.

Il termine par des attaques, contre les hommes politiques français et la religion catholique, et accuse l'Europe d'être un club chrétien et d'avoir peur de l'islam. Ce qui est en fait une accusation turque.

III - La peur de l'islam.

Il est vrai que la crainte de l'islam existe, non seulement chez les chrétiens, mais aussi chez tous les laïcs et ce n'est pas un mal, au contraire.

Car l'islam est une religion sociale, politique, avec des lois et un code civil différents de ceux de toute démocratie occidentale. Ils lui sont même contradictoires.

Il est vrai aussi que l'islam est la seconde religion de France et les musulmans français, à part les manifestations pour le voile, agissent en citoyens plus ou moins respectueux des lois laïques. L'islam est aussi la seconde religion d'Israël. Pourtant, on voit des Israéliens et non des moindres, réclamer qu'Israël devienne un Etat juif. Pourquoi ?

Les musulmans de France n'ont pas le " devoir " d'exiger l'application de la charia (loi musulmane), parce qu'ils ne sont pas assez nombreux ni assez forts. Mais s'ils avaient la majorité, ils seraient " obligés " par leur religion de réclamer leurs lois.1

C'est pour cela qu'aucun pays musulman n'a réussi actuellement à concilier la démocratie avec la séparation du religieux et du politique.

IV - La Turquie moderne.

On a dit que la Turquie a une constitution laïque. C'est vrai. Mais cette constitution a été établie par la force des armes par Mustapha Kemal. L'armée turque est toujours prête à garantir cette laïcité, par la force si nécessaire.

Une entrée de la Turquie en Europe exigera que l'armée turque arrête de se mêler de politique. A ce moment-là, le gouvernement islamiste et le peuple turcs auront le devoir religieux de réclamer l'application de la Charia. Que deviendra alors l'Europe, dont un Etat des plus peuplés est islamiste, applique la charia et, de ce fait, enfreint les règles de démocratie exigées par l'Union ?

Une entrée de la Turquie en Europe facilitera l'immigration, dans les pays de l'Union, de tous ceux qui en Turquie recherchent du travail. Vu l'expansion démographique turque (et des Etats asiatiques à population turque), la population musulmane européenne pourrait s'accroître indéfiniment.

Monsieur Kehayan a parlé des républiques turcophones. Elles sont habitées par 70 millions d'habitants. Une fois entrée en Europe, il serait de l'intérêt de la Turquie de leur donner sa nationalité, à défaut d'exiger l'entrée de ces pays en Europe (étant turcs, ils auront logiquement une vocation européenne). Elle augmenterait ainsi le nombre théorique de ses habitants et par conséquent le nombre de ses députés dans le parlement européen.

Alors, des problèmes comme celui du voile pourraient s'envenimer. Qu'en serait-il si un pays européen de poids avait une majorité musulmane ? Devrait-il alors changer sa constitution ?

L'entrée de la Turquie en Europe pose encore d'autres problèmes que nos théoriciens humanistes ont voulu ignorer. A-t-on pensé à la réaction des populations européennes dérangées par un afflux de Turcs, de Kurdes et autres habitants de la Turquie, dont les valeurs, les habitudes et les coutumes sont différentes ? Ne serait-on pas en train d'apporter de l'eau au moulin des partis extrémistes européens ?

En acceptant que la Turquie entre en Europe, cette dernière prend le risque de changer de culture et de civilisation. Elle prend le risque de perdre sa démocratie. Elle prend le risque d'être libanisée, balkanisée ou yougoslavisée.2

On a dit que le parti d'Erdogan est un parti islamiste modéré. Ne serait-il pas plutôt rusé,3 utilisant l'Europe pour se débarrasser des militaires ? Entré en Europe, il pourrait alors la conquérir de l'intérieur.

Conclusion : Quel est l'intérêt de la Turquie ?

L'Europe ne veut pas être un club chrétien. Cela se conçoit. Mais pour cela est-il nécessaire qu'elle perde son âme ?

Quant à la Turquie a-t-elle vraiment intérêt à précipiter sa " démocratisation " pour entrer en Europe ?

Monsieur Kehayan, dès le début de son article a éliminé plusieurs objections d'un revers de la main. Car, il faut se rappeler que :

1. L'armée turque est le garant de la laïcité de l'Etat. Une fois, les dirigeants islamistes débarrassés de ses interventions, qu'adviendrait-il de cette laïcité ?

2. Le peuple turc est, dans sa majorité, arriéré, croyant et obéissant à la loi religieuse musulmane. La démocratie veut qu'on suive les désirs de la majorité populaire. Les islamistes au pouvoir obéissent eux aussi à la charia. Ils voudront sûrement l'appliquer, sinon ils ne seraient pas musulmans. Seulement, ils ne le feront que lorsqu'ils seront entrés en Europe et débarrassés de l'armée.

3. Qu'adviendrait-il alors des règles de la démocratie (à l'Européenne, sur les droits de la femme et ceux des autres religions…) en Turquie ?

On voit ainsi que l'Europe, en incitant la Turquie à précipiter sa démocratisation serait en train de semer les germes d'un avenir risqué.

Est-ce dans l'intérêt de la Turquie ?

Les néo conservateurs américains ont dit que l'Europe était de Vénus et les Etats-Unis de Mars.

Les deux sont arrogants, chacun à sa manière. Les deux croient que leur système démocratique doit être copié par les peuples de la planète et les deux utilisent les moyens qu'ils préfèrent. Les Américains utilisent les armes pour démocratiser l'Irak. Nous en avons vu le résultat. Les Européens utilisent le chant des sirènes pour " démocratiser " la Turquie. Je préfère ne pas penser aux conséquences de telles pressions.

Car, la Turquie est en train de tenter une expérience unique en son genre. Elle en est naturellement fière. Mais elle est encore loin d'avoir réussi. L'Europe, en faisant miroiter, à sa population, ses merveilles sociales, économiques et financières, est en train de renforcer les islamistes par rapport à l'armée garante de la laïcité. Elle est en train de semer les germes d'une grande discorde et probablement d'un retour à la charia ou loi islamique.

L'entrée de la Turquie en Europe, au lieu de servir d'exemple démocratique pour les pays alentours et d'y apporter la démocratie, ne servira qu'à déstabiliser à la fois l'Europe et la Turquie, en y important les haines religieuses et raciales et en créant les conditions nécessaires au renforcement des mouvements extrémistes européens, héritiers du fascisme, et des nationalistes turcs islamisants.

La balkanisation de l'Europe et de la Turquie en sera la conséquence logique.



1 L'imam de Lille Sud, Amar Lasfar, a confié à Dalil Kenz, dans le Figaro du 28/11/2002, page 12, que les musulmans, étant minoritaires en France, n'ont pas le devoir d'y appliquer la Charia. Ce qui laisse supposer qu'ils devraient le faire s'ils y devenaient la majorité.
De même Abou Saïd al Khoudry relate un des Hadiths (témoignages du prophète Mahomet) : " J'ai entendu le Messager d'Allah _qu'Allah le bénisse et lui accorde le salut _ s'exprimer en ces termes : celui d'entre vous qui voit une chose répréhensible, qu'il la redresse de sa main, ; s'il ne le peut que ce soit en usant du langage ; s'il ne le peut que ce soit en la réprouvant en son for intérieur. " Roger AKL, Défense Nationale, op.cit, P.130.

2 Pays ou régions conquis par les empires arabe ou ottoman

3 " Dieu ruse aussi. Dieu est le plus fort de ceux qui rusent ". Le Coran (3/54, 13/42, 16/26).


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