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      Réponse à Jacques CHIRAC

Réponse à Jacques CHIRAC   4/05/2004

Commentaires relatifs aux déclarations du Président Chirac 
sur l'adhésion de la Turquie à l'Europe.

NON ! LA TURQUIE N'A PAS DE VOCATION EUROPEENNE

La version complète de la lettre ouverte au Président de la République.
Des extraits ont été publiés dans le n°32 de La Lettre de l'ADL (mars-avril 2004)

Durant sa conférence de presse du 29 Avril 2004 M. Jacques Chirac, Président de la république, a affirmé :

" Ma conviction est que la Turquie a une vocation européenne, mais que son entrée dans l'Union n'est possible que dans des conditions qui ne sont pas aujourd'hui réunies. "

J'ai beaucoup de respect pour notre Président de la République, pour son courage, son intelligence et sa logique. C'est pour cela que je suis sûr qu'il me pardonnera de montrer mon désaccord sur le fond du sujet.

Ce désaccord n'est pas dû à une intelligence supérieure, mais à l'expérience séculaire, de l'islam et de la Turquie, acquise par mes ancêtres, durant les siècles de relations avec les califes arabes, les sultans de l'Empire ottoman, leurs armées et leurs administrations. Cette connaissance est une connaissance pratique et non théorique, comme celle de nos savants arabisants et islamisants.

Je dois ajouter que je ne voue que respect et admiration pour la Turquie et l'islam, tout en reconnaissant que leur religion, leur culture et leur civilisation sont différentes et parfois contradictoires avec la culture, la civilisation et le laïcisme occidentaux.

La Turquie n'a donc pas vocation européenne. Elle n'a jamais été en Europe, sauf quand elle a conquis par la force des armes des pays européens. Toute sa partie européenne (une étroite bande de terre) et une grande partie de son territoire d'Asie Mineure ont été conquis sur d'autres peuples qui ont été éliminés par la suite (les Grecs, les Arméniens, les Assyriens les Chaldéens). Il ne reste en Turquie que les Kurdes complices de l'empire ottoman dans le génocide des Arméniens. Tous les peuples chrétiens, de l'empire ottoman, ont subi ce qu'on appelle, suivant un jargon moderne, un " nettoyage ethnique ". Seuls les Kurdes sont restés, parce que musulmans. Mais, jusqu'à maintenant, ils sont citoyens de seconde zone.

Elle n'a pas vocation européenne, car si " le destin de la Turquie a toujours été profondément lié à celui de l'Europe ", il l'a été par les guerres et les tentatives turques de conquêtes parfois réussies. Le destin des populations conquises était d'être opprimées et poussées à changer de religion. C'est ce qui a fait que les pays comme la Grèce, Chypre, la Bulgarie, la Roumanie, la Serbie, l'Albanie ont actuellement de nombreuses populations musulmanes et que la Serbie a perdu le Kosovo, sa terre originelle remplie des vestiges de plus de mille églises brûlées ou saccagées. On voit aussi, par images satellites, les restes de milliers d'églises arméniennes détruites à l'Est de la Turquie, ancien territoire arménien conquis par l'empire ottoman.

Il ne s'agit pas d'empêcher l'adhésion de la Turquie, pour raisons ethniques, mais elles ont leur importance, surtout quand ses frontières orientales se trouvent en Asie mineure et contiguës à d'autres pays turcophones d'Asie centrale et du Caucase. Accepter la Turquie équivaut à les accepter tous dans l'Union. Une fois la Turquie européenne, toutes les populations turques de ces pays le seront, de même que les Kurdes de Syrie, d'Irak et d'Iran. D'ailleurs, qu'est-ce qui empêcherait la Turquie d'accueillir en grands nombres leurs immigrés qui deviendront alors européens. Quelle raison aurions-nous de ne pas accepter le Liban dont la population parle français, a depuis les croisades des origines françaises et dont une princesse phénicienne a donné son nom à l'Europe. Le Liban fait partie de l'Asie Mineure comme la Turquie. C'est pour cela que les frontières géographiques de l'Europe historique ont leur importance.

Revenons à la Turquie et à l'islam. Il ne s'agit pas de repousser la Turquie pour des raisons religieuses. Mais l'islam est une religion politique qui a des lois auxquelles tout Etat musulman et tout croyant musulman doit obéir. Ces lois sont parfois contradictoires avec les règles européennes de démocratie. Il n'y a ici aucun jugement de valeurs. Les musulmans croient que les lois édictées par le Coran sont obligatoires et meilleures que toute loi humaine, fut-elle européenne et démocratique.

Elles sont obligatoires quand les musulmans sont majoritaires ou ont les moyens de les faire appliquer.1 L'entrée de la Turquie en Europe, pays musulman énorme avec un taux de natalité de 30 pour mille (et des dettes de 260 milliards de dollars2) pourrait déséquilibrer démographiquement certains Etats européens et y donner à la population musulmane le nombre et la force qui engendrent le devoir de réclamer la charia.

La charia est peut-être meilleure que la constitution des pays européens. Mais est-ce que les Européens l'accepteront ? Le plus probable est que cet afflux d'immigrants musulmans va renforcer les courants xénophobes européens et les partis d'extrême droite, créant ainsi les causes de nouvelles incivilités, voire de guerres civiles et religieuses. C'est ce qui a fait des Balkans une zone de crises. Ce fut aussi la cause principale des guerres du Liban. Les Libanais se trouvent sur un territoire minuscule. Ils ont une langue, une histoire, une culture et une civilisation communes. Pourtant leurs religions différentes ont forcé, durant le mandat, le législateur français " laïc " et même anti-clérical à laisser le code civil sous l'égide des religieux des différentes communautés, à cause justement des lois de l'islam. Car, il ne voulait pas créer des causes de révoltes.

Pourtant, on dit que la Turquie a une constitution laïque. La constitution laïque turque est l'œuvre de Mustapha Kemal Ataturk, vainqueur des alliés à Gallipoli. Il avait poursuivi des études militaires en Allemagne et avait pensé que la Turquie ne pouvait devenir moderne que si elle renonçait à la charia. Au lieu de se proclamer Commandeur des Croyants et de rouvrir la porte à une interprétation moderne du Coran, il décida de faire appliquer le laïcisme à la pointe des baïonnettes. L'armée turque le fait encore de nos jours au Conseil National de Sécurité où les généraux ont cinq postes sur huit.3 Elle l'a fait au siècle dernier par plusieurs coups d'états dont le dernier a remplacé le gouvernement Erbakan par une coalition laïque.

C'est ce qui fait que le gouvernement Erdogan se qualifie (et est qualifié par nos médias) par le contresens " d'islamique modéré ". Cela n'existe pas. Même un musulman modéré doit obéir à la charia, sinon il ne serait plus musulman.

Pourquoi alors ces proclamations du gouvernement Erdogan ?

Pour Erdogan, les négociations d'adhésion à l'Europe vont lui permettre de réclamer l'affaiblissement du pouvoir de l'armée, garante de la laïcité de l'Etat turc. Une fois l'armée renvoyée dans ses casernes, le gouvernement islamiste pourra appliquer une démocratie totale lui garantissant une majorité assurée au parlement. La Turquie pourra alors entrer en Europe. 

Une fois ayant franchi la porte de l'Europe, on pourra alors commencer à appliquer la charia en Turquie. En cela, Erdogan n'aura fait qu'appliquer le verset coranique qui dit : " Dieu ruse aussi. Dieu est le plus fort de ceux qui rusent " (3/54, 13/42, 16/26).4

L'Europe, en encourageant contre nature les Turcs, aura fait échouer une expérience unique dans le monde musulman. Mais ce n'est pas tout.

Que deviendra l'Europe ? Les Turcs pourront y immigrer légalement ou illégalement beaucoup plus facilement. Dans les pays européens, libérés du joug de l'armée turque les prêcheurs wahhabites, intégristes, salafistes se donneront à cœur joie pour monter les nouveaux immigrants pauvres, contre une civilisation où les infidèles sont les plus riches. On imagine le reste. L'Union européenne, en acceptant de discuter l'adhésion de la Turquie est en train de saper les fondements sur lesquels l'Europe et la Turquie sont bâties.

Déjà les Turcs, en refusant de reconnaître le génocide qu'ils ont perpétré sur les Arméniens (et ce n'est pas le seul, comme dit plus haut) montrent bien qu'ils ne sont pas prêts à reconnaître leurs torts. Ce qui est le b a ba de la démocratie.

Le gouvernement islamiste turc pourra se prévaloir alors, d'avoir réussi là où les armées ottomanes ont échoué.5

En fait, c'est peut-être pour cela que notre Président a dit qu'à court et moyen terme, on ne peut pas accepter la Turquie.

Mais c'est très vague. Qu'est-ce que le court, le moyen ou le long terme, dans la vie des nations ? Cent ans sont-ils court ou long terme ?

Ce qui est plus important que l'application des critères de Copenhague, c'est qu'il faut attendre le jour où l'islam, ayant reconnu que son interprétation du Coran date de plus d'un millénaire, fasse en sorte de rouvrir la porte à une relecture de ce livre saint. Si cette relecture décidait officiellement de renoncer à la charia, alors on pourrait accepter la Turquie en Europe.6

Entre-temps, tant que la charia n'a pas été déclarée officiellement caduque, il est nuisible aux Européens et aux Turcs de continuer de promettre à la Turquie une adhésion impossible à court, moyen et long termes.

Il faudrait en discuter. Seulement la discussion ne doit pas se limiter aux chefs d'Etats, de gouvernement et à la commission européenne, mais elle doit vraiment être une discussion ouverte dans les médias. C'est un sujet trop important pour être limité. Toutes les voix doivent être entendues et pas seulement celles favorables à l'ouverture des négociations avec la Turquie. C'est un sujet trop important, pour chaque individu européen, pour qu'il soit décidé sans referendums populaires dans tous les pays concernés. Pourquoi ne pas faire un referendum européen ? Ce serait un pas de plus vers l'unité des peuples.

Il a été dit qu'une fois acceptée l'ouverture des négociations, elles seront très longues. L'ouverture des négociations, mêmes longues, sera un pas de plus vers l'acceptation. Si aujourd'hui, on se sent obliger de tenir les promesses précédentes, comment est-ce qu'on pourra refuser l'entrée de la Turquie après quinze ans de négociations ?7 C'est pour cela qu'en Décembre, les règles démocratiques exigent que les populations européennes soient consultées par referendum, avant d'accepter d'engager les négociations.

L'Europe devrait appliquer à elle-même la démocratie qu'elle exige des autres.

Il ne doit pas y avoir non plus de sujet tabou.

La question de la religion est la plus importante. Car la religion musulmane des Turcs influe sur la culture, la civilisation, les lois, la vie même des Etats et des individus.

Pourquoi un continent comme l'Europe doit-il prendre les risques d'une expérience d'Union avec un Etat musulman important, alors que cette expérience est déjà vécue par un pays minuscule, le Liban. C'est là que cette expérience doit être poursuivie et protégée. C'est là où les musulmans sont les plus modérés et les plus proches des Occidentaux et de leurs valeurs. Ils y sont maintenant majoritaires. Assurons aux Libanais la capacité de poursuivre leur expérience sans interférences extérieures. Ils pourraient alors trouver des solutions, non seulement à la Turquie, mais à tous les pays multiconfessionnels, dont les pays européens et Israël.

C'est pour cela que le Pape a dit que le Liban est plus important qu'un pays, il est un message au monde.

Roger AKL
de l'Institut Tchobanian


1 Roger AKL, Islam et démocratie :l'exemple du Liban, Revue Défense Nationale, Février 2002, pages 125 à 138.

2 Qui va payer ces dettes ? Sur l'économie turque lire l'article de M. Erol Ozkoray, L'armée turque au cœur du pouvoir, Politique Internationale, N° 101, automne 2003, pages 277 à 288.

3 Pour plus de détails sur l'influence de l'armée turque, lire Erol Ozkoray, op. cit..

4 " Le prêtre et le Prophète ", Joseph Azzi, éditions Maisonneuve et Larose, P. 161. Le Coran interprété, Dar Ebn Kathir, 1993, Beyrouth et Damas, P. 57, 254, 269.

5 Pour plus de détails, lire Alexandre Del Valle, La Turquie dans l'Europe,un cheval de Troie islamiste ? Editions des Syrtes, Paris, 2004.

6 Encore une fois, l'auteur ne fait aucun jugement de valeur sur la charia qui est sacrée pour les musulmans et c'est digne de tout respect. C'est le simple fait qu'on ne peut pas avoir des lois différentes dans un même pays.

7 Voir la réponse de madame Kirikkanat, journaliste turque, à la question d'Arlette Chabot : " Si on décidait de ne pas accepter la Turquie, qu'arriverait-il ? " La journaliste répondit par ce que M. Bayrou a appelé un chantage (Emission " Mots croisés du 26/4/2004).


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