Retour à la page d'accueilPlan du site


  

      Réponse de Roger AKL à Christophe Bertram

Réponse de Roger AKL à Christophe Bertram   20/04/2004

Réponse de Roger AKL* à l'article de Monsieur Christophe Bertram,

La Turquie, la candidature qui divise (article du Figaro du 12/4/2004).

 

D'après l'article, la bataille, pour l'entrée de la Turquie en Europe, se passe sur trois fronts : en Turquie même, à la table des négociations et au sein du public des pays déjà membres. J'utiliserai le même plan.

La Turquie.

En Turquie, d'après le Figaro, le gouvernement turc entreprend des réformes importantes. La principale est la démocratie.
Or, démocratiser la Turquie est une arme à double tranchant. Cela exige que l'armée renonce à garantir la constitution laïque du pays, par la force si nécessaire.
En fait, la force a été nécessaire car la Turquie est un pays presque totalement musulman (98%). Il l'est devenu après avoir éliminé par la force (massacres, exils forcés, impôts spéciaux) ses citoyens originaires chrétiens grecs, assyriens, chaldéens et surtout arméniens.
La religion musulmane est une religion où le chef religieux a dominé " le politique " dans le sens large du terme. Dieu y a imposé une constitution que les lois du pays ne peuvent pas contredire. D'où la nécessité d'imposer la République de Mustapha Kemal par la force de l'armée.
L'Europe, en exigeant le départ des militaires, est en train d'aider le gouvernement islamiste (dit modéré) d'Erdogan à se débarrasser du principal obstacle empêchant l'application de la charia en Turquie. Il pourra ainsi ramener le pays doucement mais sûrement vers les pratiques islamiques que la majorité du peuple continue à observer (voile, statut de la femme…), en attendant d'amender la constitution du pays. Cela n'arrivera que lorsque l'armée aura perdu tout pouvoir et que la Turquie sera membre à part entière de l'Union. En fait, elle sera plus que cela puisqu'elle sera le pays ayant le plus de députés au parlement européen.
Cette bataille, contre l'armée turque, sera d'autant plus facilement gagnée que le parti du Premier ministre Erdogan fait miroiter au peuple turc les avantages énormes de l'entrée dans l'Union européenne :
Emplois et droit à l'immigration dans les pays riches de l'Union, investissements, délocalisation des industries européennes vers la Turquie, dette du pays (260 milliards de dollars 1), probablement renflouée avec l'argent du contribuable européen.
C'est pour cela d'ailleurs que Monsieur Bertram trouve que le combat le plus difficile sera de convaincre les citoyens des pays déjà membres.

En Europe.

Monsieur Bertram passe sous silence les difficultés de la table de négociations pour s'attaquer justement à cette difficulté de convaincre l'opinion publique européenne. Il commence par évoquer la tradition pour dire que " par tradition " ils ont toujours accepté les nouveaux venus.

C'est un raisonnement ironiquement étonnant. Car une tradition se construit avec le nombre des nouveaux venus. Ce qui veut dire que plus on en accepte plus on est forcé d'en accepter. Ayant accepté les Etats de l'Europe de l'Est, il faut d'après cette logique, accepter la Turquie, bien que " son territoire, hormis une étroite bande de terre soit en Asie ", comme l'avoue Monsieur Bertram.

Mais alors, si nous poursuivions ce raisonnement, il faudrait ensuite accepter certains Etats du Caucase et d'Asie centrale car peuplés " d'Européens turcs ", la Turquie étant devenue un peuple de l'Union. La tradition s'étendra ensuite à l'Irak, et à l'Afghanistan et enfin, pourquoi pas à Israël et aux pays arabes, en espérant que faisant partie de l'Union, ils arrêtent de s'entretuer. C'est d'ailleurs une des raisons invoquées par Monsieur Bertram pour accueillir la Turquie.

Pourtant notre écrivain reconnaît que la Turquie est un cas différent que celui des pays déjà accueillis dans l'Union. A part, d'être presque totalement en Asie, sa culture est islamique et non chrétienne. De plus, écrit-il, à cause de ses frontières avec des pays tels que l'Iran, l'Irak, la Syrie, elle apporterait à l'Europe un voisinage dérangeant.
Monsieur Bertram n'en a cure. Au contraire, il affirme qu'à cause de ces implications les " avantages que représente l'arrivée de la Turquie au sein de l'Union européenne, dépassent et de loin, les risques ".
Comment cela ? L'auteur explique que " l'entrée future dans l'Union est la force la plus puissante pour moderniser la Turquie et une Turquie moderne, démocratique et prospère est essentielle à l'Europe, qu'elle soit à l'intérieur ou à l'extérieur ". Je suis d'accord avec Monsieur Bertram pour ce qui est de la seconde partie. Mais l'hypothèse est fausse. Moderniser la Turquie a été le but de Mustapha Kemal et il a confié cette mission à l'armée car il savait que seule l'armée avait la force nécessaire pour forcer les Turcs à renoncer à la Charia. Monsieur Bertram connaîtrait-il mieux les Turcs qu'Ataturk " le Père des Turcs " ? Et si M. Bertram se trompait ? Qu'adviendrait-il alors de l'Europe ? 

Qu'adviendrait-il alors de la Turquie ? En jouant les apprentis sorciers les Européens ne détruiraient-ils pas une expérience en passe de réussir, dans le plus grand et plus moderne pays musulman de la Méditerranée ?
Cela ne suffit pas. M. Bertram pense que les Turcs musulmans " modérés " qui vont déferler sur l'Europe vont faciliter l'intégration des minorités musulmanes dans les pays européens.
Ce sera le contraire. Car, les Turcs immigrants en Europe ne seront plus " protégés " par l'armée turque des thèses extrémistes répandues en Europe par les wahhabites et les salafistes alimentés par l'argent des pays du Golfe, surtout saoudien. L'augmentation du nombre des musulmans rendra leur intégration, en Europe, beaucoup plus difficile.
Monsieur Bertram a enfin écrit que l'entrée de la Turquie en Europe donnera à cette dernière une influence stabilisatrice sur les pays du Moyen-Orient.

Je ne vois pas comment. Au contraire, l'Europe aura ses frontières adjacentes à une zone de turbulences qui ne pourra que la déstabiliser. De plus, la Turquie est très peu appréciée par les populations arabes qui n'oublient pas la domination et l'oppression turque durant l'empire ottoman. Enfin, les frontières de l'Europe deviendront adjacentes aux Etats turcophones de l'Asie. Comment empêcher leurs populations d'entrer en Turquie et de la Turquie en Europe ? Ne serait-il pas de l'intérêt de la Turquie de leur ouvrir ses frontières et sa citoyenneté pour les accueillir et augmenter le nombre de ses députés au Parlement européen ?

Conclusion

Monsieur Alain Duhamel écrit le 14 avril 04 dans Libération : " Les opinions publiques (européennes) poussent vers le " non ". Les diplomates souligneront que, face à l'islamisme, rejeter un Etat musulman laïque et, par hypothèse, démocratique, c'est faire le jeu du choc des civilisations ".
J'ai souligné " par hypothèse " pour montrer que même Monsieur Duhamel doute de la démocratie en Turquie. L'Etat-major turc doute encore de la laïcité de la société turque (sinon il aurait lâché le pouvoir pour permettre à la Turquie de faire partie de l'Europe).
Monsieur Duhamel a confirmé que les populations européennes ne veulent pas de ce très grand et très peuplé pays musulman.

Je ne vois pas comment les gouvernements et les pays européens peuvent exiger de la Turquie une démocratie que l'Europe elle-même a refusée et refuserait à ses propres populations, en ignorant leurs désirs et en acceptant la Turquie dans l'Union.
Je dois ajouter que le choc des civilisations ne vient pas de l'acceptation des peuples de leurs différences, mais de leur négligence.

On peut avoir des cultures et des civilisations différentes, se respecter et être amis. Cela n'empêche pas qu'on peut reconnaître la nécessité de vivre dans des pays séparés et travailler à se comprendre.
Mais négliger les différences est extrêmement dangereux pour les uns et les autres. C'est ce qu'a fait l'équipe des néo conservateurs américains. Nous en voyons le résultat en Irak.

Voudrions-nous en Turquie et en Europe autant de souffrances que dans ce malheureux pays ?
La Turquie et l'Europe ne peuvent-elles pas s'aimer et s'entraider en faisant lit à part ?
Je pense que " oui ". L'entrée de la Turquie en Europe ne peut qu'être nuisible à l'Europe et surtout à la Turquie et au monde musulman.

La Turquie est en train de tenter une expérience unique en son genre. L'Europe, en lui faisant miroiter les avantages matériels de l'Union, est en train de la détourner d'une tentative de modernisation de la société musulmane nécessaire à l'introduction des pays musulmans à la civilisation du XXIème siècle.
Les Européens " de Vénus " jouent les sirènes envers la Turquie, alors que les Américains " de Mars " ont voulu jouer les libérateurs avec les Irakiens. Les deux cherchent à introduire la démocratie de l'extérieur. Les deux vont se repentir de leurs erreurs. Les Européens le regretteront encore plus car ils auront introduit le loup des différences culturelles dans la bergerie européenne.

(1) Erol Özkoray, Politique Internationale, N°101, automne 2003, P. 279, parle de la " banqueroute économique de la Turquie. Dans la note explicative (4), P. 287, il écrit que la dette totale de la Turquie s'élève à 260 milliards de dollars, tandis que son PIB est de 150 milliards de dollars. Selon Maastricht le rapport dette/revenus ne doit pas dépasser 60%. Il est de 173% pour la Turquie.

* Spécialiste en Relations Internationales de l'Institut Tchobanian (www.tchobanian.org)


Retour...

© 2010 - La Lettre de l'ADL
Accueil - Nouvelles - Tribune - Contact - Liens favoris