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Arte   25/02/2004

 

 ARTE : la propagande turque !

par Jean V. Sirapian
article paru dans la Nouvelle d'Arménie Magazine, février 2004

La chaîne Arte a diffusé, le 6 janvier, un documentaire : La Turquie ; un enjeu stratégique, traitant de deux sujets, les attentats récents à Istanbul et l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne (UE).

Pour un sujet qui concernera bientôt vingt cinq pays, Arte aurait pu inviter des représentants européens. Or il n’y avait que trois participants dont deux turcs et un chercheur français de l’Institut IRIS. Aucun représentant des minorités kurdes, arméniennes, grecques, assyriennes, etc. n’était présent ou interviewé pour exprimer son point de vue.

L’émission avait visiblement deux missions : 1) Présenter une image moderne et convenable de la Turquie. 2) Limiter l’argumentation d’un probable refus de l’adhésion de la Turquie par l’UE, désignée comme un " club chrétien ", à sa dimension religieuse.

Concernant l’image moderne de la Turquie, Arte avait sélectionné plusieurs prototypes. D’abord, un avocat du Cabinet Gide Loyette et Nouel, satisfait de la situation en Turquie, qui a débité quelques perles comme : " l’islam est un facteur de stabilité en Turquie " ou " l’encrage occidental réel de la Turquie " ou encore " ce gouvernement est composé de musulmans modérés ". Il devrait lire le livre de J.P. Touzanne(1) pour parfaire ses connaissances dans ce domaine.

Ensuite nous avons suivi une femme d’affaire, voilée, présentée comme modèle de " l’Islam libéral et moderne ", à la tête d’une PME fabricant des dessous de femme, arborant devant les caméras des strings tout en expliquant que ses convictions de musulmane ne l’empêchaient pas de faire du commerce. Le concept de " l’islam libéral ", inventé par les conseillers du PM Erdogan se calque sur le modèle Chrétien-Démocrate-Libéral qui prévaut en Europe. Nous avons pu voir la maison de cette femme où la famille évolue dans " un mode de vie européen " et ses trois enfants " communiquent avec le monde, via Internet ". Ses deux filles habillées à l’occidental et sans voile pour bien montrer la tolérance de maman.

Enfin l’armée qui, selon le commentateur, " impose sa vision de la laïcité à tous le pays même si le gouvernement qui le dirige se réclame d’un islam modéré ". Message pour rassurer ceux qui craindraient les intégristes. Autre message pour tranquilliser ceux qui hésitent entre la peste et le choléra, " c’est aussi pour s’affranchir de la tutelle de l’armée qu’Erdogan veut arrimer la Turquie à l’UE. Car pour répondre aux exigences européennes, l’armée a déjà cédé un peu de son pouvoir. " Peut-on imaginer que l’armée, majoritaire au Conseil National de Sécurité (MGK), véritable maître de " derin devlet " (Etat profond), allié de l’OTAN et soutenue par les " Néo-Conservateurs " de la Maison Blanche, cède le pouvoir en Turquie ?

La deuxième mission de l’émission était de distiller l’image d’une Europe qui exclurait la Turquie, un pays à 99% musulman. Tout au long du débat les personnes interrogées ont mis l’accent sur l'aspect religieux, accusant l’UE d’agir comme un club chrétien.

 

Le facteur religieux et culturel ne peut pas être négligé quand il s’agit d’intégrer un pays de 70 millions d’habitants qui deviendrait de ce fait la première puissance de l’UE. Il ne s’agit pas de juger l’une ou l’autre des civilisations mais tout simplement de constater les différences comme l’a fait le Président Giscard d’Estaing. En revanche limiter l’adhésion de la Turquie à ce seul critère c’est fausser le débat. Il faut se référer aux critères définis dans la résolution du Parlement de Strasbourg votée en juin 1987 et ceux définis au sommet de Copenhague en 1999. Ces critères qui imposent à la Turquie des conditions préalables, comme : 1) l'évacuation de l’île de Chypre 2) la reconnaissance du génocide arménien 3) la solution au problème kurde 4) le respect des droits de l'homme ainsi que des exigences sur le plan économique, n’ont pas été traités dans l’émission.

Des contrevérités martelées, tout au long de l’émission, pour donner une image séduisante de la Turquie concernant le rôle des islamistes, la situation économique, le traitement des minorités, etc., n’ont pas pu être réfutées faute de débatteurs.

Concernant le statut des minorités, et en particulier celui des Arméniens nous constatons que depuis le traité de Berlin (1878) sensé garantir les droits des minorités non-musulmanes, au traité de Lausanne (1923), en passant par le Tanzimat et les reformes que les Jeunes-Turcs ont fait miroitées, rien n’a vraiment changé.

Dans l’empire Ottoman, les minorités non-musulmanes avaient le statut de " Zimmi ". L’Etat islamique devait garantir la sécurité des " Zimmis " et leur assurer la liberté de conscience en contrepartie d’une allégeance et obéissance à l’autorité, en acceptant de payer un impôt spécifique. Une relation basée non pas sur l’égalité citoyenne mais plutôt sur la soumission et la condescendance. Les minorités non-musulmanes contemporaines vivent-elles mieux ? Les contre-exemples sont nombreux : le " Varlik vergisi " (Impôt sur la fortune) voté en 1942 et infligé aux non-musulmans, Arméniens, Juifs et Grecs et la déportation aux camps pour ceux qui ne pouvaient pas le payer ; les actes de racisme ordinaire, i.e. traiter les non-musulmans de " giaours " et d’autres humiliations ; les évènements du 6–7 septembre 1955 à Istanbul avec pillage des magasins des non-musulmans, passages au tabac, viols et assassinats ; la carte d’identité turque qui jusqu’à ce jour comporte une case religion, etc., la liste est longue.

Concernant les thèses de l’islam modéré et la laïcité qui prévaudraient en Turquie, le sort réservé au film " Ararat ", dont le sujet est le génocide arménien, en dit long. En décembre 2003 le ministre de la culture avait déclaré que la Turquie n’avait pas peur de diffuser ce film dont la sortie avait été prévue le 16 janvier. Pourtant le gouvernement et le distributeur ont dû reculer devant les menaces de l’organisation fasciste Ülkü Ocaklari, liée au parti extrémiste MHP, et la diffusion du film a été reportée sans date précise.

Décidément, la Turquie a encore un long chemin à parcourir pour se débarrasser de ses démons.

(1) L’islamisme Turc, l’Harmattan, 2001


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